Profil sociologique des listes électorales, quelle liste est la plus à même de vous représenter ?

Une nouvelle fois, les élections municipales approchent. Une nouvelle fois, beaucoup d’annonces et de promesses. Les listes nous s’y engagent toutes, elles seront citoyennes, à l’image de la société. Vraiment ? En 2025, dans notre premier numéro, nous analysions l’imposture de Poitiers Collectif à ce sujet. En 2026, pour les élections municipales nous passerons au crible toutes les listes et vous ne serez pas surpris·es d’apprendre que la promesse d’une liste citoyenne plus représentative et plus proche des habitant·es de la ville n’est toujours pas tenue. Décryptage.

La démarche

La démarche dans cet article est très simple. Nous prenons les listes de candidates et candidats telles que déclarées par les différentes listes candidates. Nous prenons les métiers annoncés sur lesdites listes et nous regardons à quelle profession et catégorie socioprofessionnelle de la nomenclature PCS (anciennement Catégorie Socio-Professionnelle ou CSP) de l’INSEE le métier annoncé correspond. Nous faisons cela pour toutes les personnes de la liste et nous faisons ensuite des statistiques à partir de ces données. Nous ajoutons les catégories « retraité·es » et « étudiant·es » qui ne sont plus dans la nomenclature 2020.
Enfin nous calculons l’âge moyen des listes et nous faisons également des statistiques par quartier de résidence des personnes présentes sur les listes. Ce sont les 10 quartiers qui sont définis sur le site de Poitiers :
Centre-ville, Saint Eloi – Breuil Mingot, Gibauderie, Poitiers Sud, Trois cités, Poitiers Nord-Ouest, Montbernage Pont-Neuf, Faubourg Ouest, Beaulieu et Couronneries.

Nous tiendrons à jour, sur le site web du 30, le graphique des différentes listes, à mesure qu’elles seront annoncées et dévoilées. Le présent article sera également mis à jour et enrichi à mesure que les informations seront disponibles.

Toujours une majorité de cadres : un reflet biaisé de la population

Sur la base de la méthodologie exposée en préambule, nous avons passé au peigne fin six listes candidates à Poitiers : (entre parenthèse description de la légende de la figure 1)

♦ La liste de Lutte Ouvrière (LO) (barres noires), conduite par Ludovic Gaillard, enseignant chercheur à l’université, qui se
revendique de la gauche anticapitaliste.

♦ Poitiers en Commun (PEC) (barres grises foncées) est coconduite par Bertrand Geay, professeur des universités, et Hông-Liên Gravereau, dentiste. Cette liste regroupe l’association Poitiers Populaire, très proche de LFI, le PCF et reçoit le soutien du NPA
anticapitaliste.

♦ Poitiers Collectif (POCO) (barres grises) est conduite par la mairesse sortante Léonore Moncond’huy et rassemble des membres
d’Europe Écologie Les Verts en alliance avec Génération.S.

♦ La liste menée par François Blanchard, Poitiers Ambitieuse et Sociale (PAS) (barres grises claires), liste du parti socialiste.

♦ Notre Priorité c’est Vous (NPCV) (barres blanches) est menée par Anthony Brottier, délégué à l’ANFH et conseiller municipal
d’opposition élu en 2020 avec le soutien officiel du parti Renaissance, mais dissidente de la liste officielle en 2026.

♦ Nouveau Souffle à Poitiers (NSP) (barres avec les points), conduite par Lucile Parnaudeau, correspond à la liste officielle de
Renaissance pour 2026. Au moment de la rédaction de ces lignes, la liste n’était pas entièrement dévoilée, l’analyse porte sur les 40
premiers noms de la liste.

Figure 1 : Proportion de chaque PCS pour 6 listes à Poitiers en comparaison avec les statistiques Pictaviennes. Source INSEE et sites internet des listes candidates

Les données (voir figure 1) révèlent des tendances marquées dans la composition des listes par catégorie socioprofessionnelle (PCS). En hachuré vous pouvez lire les proportions dans la population pictavienne des grandes PCS de l’INSEE (les dernières barres en partant de la droite pour chaque série) :

♦ Chefs d’entreprise : les deux listes macronistes (NSP et NPCV) présentent une surreprésentation notable (9 fois plus), avec 17 % pour NSP, contre 2 % dans la population de Poitiers. Poitiers Collectif le PS (POCO et PAS) comptent également plus de chefs d’entreprise que la moyenne de la ville (4 à 6 fois fois plus), tandis que Poitiers en Commun et la liste de Lutte Ouvrière (PEC et LO) sont plus proches de la proportion réelle.

♦ Cadres et professions intellectuelles supérieures : toutes les listes, sauf celle de Lutte Ouvrière (LO), présentent une proportion 3 à 4 fois supérieure à celle de la ville (13 %). Poitiers En Commun (PEC) atteint 45 %, Poitiers Collectif (POCO) et la liste de Brottier (NPCV) environ 36 %, la deuxième liste macroniste conduire par Lucile Parnaudeau (NSP) compte elle 38 %, alors que LO se situe à 7 %. La liste du PS compte autour de 34% de cadres.

♦ Professions intermédiaires : les listes de Lutte Ouvrière, Poitiers Collectif et celle conduite par Brottier (respectivement LO, POCO et NPCV) comptent un peu plus de 20 % de personnes dans cette catégorie. La listes de Blanchard (PAS) est autour de 15% et celle de Parnaudeau (NSP) est autour de 17%, tandis que celle de Bertrand Geay, Poitiers en Commun (PEC) est à 8 %.

♦ Employé·es, ouvrier·es et étudiant·es : ces PCS sont largement sous-représentées dans toutes les listes, à l’exception de la liste de Lutte Ouvrière (LO). Pour représenter la population pictavienne, ces catégories devraient constituer 49 % des candidates et candidats ; LO atteint 48 %, PEC 21 %, NPCV 17 %, POCO 16 %, NSP 10 %.

♦ Retraité·es : les proportions sont globalement proches de la répartition dans la ville, autour de 20%.

Figure 2 : Répartition des quartiers d’habitation pour les listes Poitiers Collectif, Poitiers en Commun et Nouveau Souffle à Poitiers.

Pour les trois listes où nous disposons de données détaillées (POCO, PEC, NSP), la répartition des quartiers d’habitation montre des différences :

♦ Poitiers Collectif et Nouveau Souffle pour Poitiers (POCO et NSP) comptent une forte proportion de candidates et candidats
résidant en centre-ville.

♦ Poitiers en Commun (PEC) présente une répartition plus équilibrée, avec une présence dans plusieurs quartiers, mais les habitants des Couronneries sont peu représentés. Cette répartition confirme l’interdépendance entre position sociale et lieu de résidence, et suggère que les politiques municipales peuvent être influencées par les quartiers où résident les candidates et candidats.

L’analyse met en évidence un phénomène structurel : les listes, à l’exception notable de LO, présentent une surreprésentation des
catégories dominantes et une sous-représentation des catégories populaires. Ce constat s’inscrit dans une tendance nationale où les
élu·es locaux proviennent majoritairement des classes supérieures, en partie en raison des contraintes structurelles liées au capital culturel et social nécessaire pour participer activement à la vie politique.

LO se distingue par un effort manifeste pour aligner la composition de sa liste sur celle de la population de la ville, notamment en donnant plus de places aux professions intermédiaires, employé·es et étudiant·es.

Le leurre des listes complètes

Une astuce utilisée par les listes est d’ajouter certaines catégories de personnes en fin de liste afin de gonfler artificiellement certains profils ou certains quartiers d’habitation dans la liste. Nous allons donc nous focaliser sur deux données qui ont leur importance, les 5 premiers et premières de liste et les 30. Pourquoi ces deux nombres ? C’est assez simple, une petite liste qui sera élue dans l’opposition aura probablement 5 à 10 sièges maxi, donc regarder quelles sont les personnes en tête de liste est important pour voir quelles catégories socioprofessionnelles ont le plus de chance d’être élues. Si une liste l’emporte, du fait du mode de scrutin et de victoire, sur les 53 sièges à la mairie, la liste gagnante aura un peu plus de 30 conseillers et
conseillères. Donc regarder cette proportion là revêt une grande importance pour voir quels sont les profils qui sont mis en avant par une liste.

Figure 3 : Proportion de chaque PCS pour 6 listes à Poitiers pour le top 30 en comparaison avec les statistiques Pictaviennes. Source INSEE et sites internet des listes candidates


♦ Nous allons commencer par prendre l’hypothèse d’une liste qui gagnerait les élections. Regardons la répartition sur les 30 premières personnes. Ici le constat est encore plus fort que pour les listes complètes.

♦ Sur les trente premières positions, LO (Lutte Ouvrière) reste la liste la plus proche de la répartition socioprofessionnelle réelle de
Poitiers, avec une proportion importante de professions intermédiaires, d’employé·es et d’étudiant·es. La proportion de cadres
y est limitée.

♦ PEC (Poitiers en Commun) présente également une meilleure représentativité dans ses trente premières positions qu’au total de la liste : la surreprésentation des cadres reste notable, mais la présence des professions intermédiaires et des employé·es est renforcée, avec même un ouvrier dans les trente premiers.

♦ Les autres listes, POCO (Poitiers Collectif), NPCV (Nôtre priorité c’est vous), NSP (Nouveau Souffle à Poitiers) et PAS (Poitiers
Ambitieuse et Sociale) continuent de présenter une forte surreprésentation des cadres et des chefs d’entreprise dans leurs
premières positions, avec une présence limitée des catégories populaires dominées.

Maintenant regardons le Top 5 des listes, c’est une indication importante de quels sont les profils qui sont mis en avant par les listes. C’est également une indication des personnes qui seront élues si la liste perd mais qu’elle a un score suffisant pour envoyer des personnes au conseil municipal dans l’opposition

♦ Poitiers Collectif (POCO) et Poitiers Ambitieuse et Sociale (PAS) placent quatre cadres et un ou une cheffe d’entreprise dans les
cinq premières positions.
♦ Notre Priorité C’est Vous (NPCV) présente trois cadres, un chef d’entreprise et un étudiant.
♦ Nouveau Souffle à Poitiers (NSP) présente deux cadres, une personne cheffe d’entreprise et deux personnes retraitées
♦ Poitiers en Commun (PEC) inclut trois cadres, un professionnel intermédiaire et un retraité.
♦ Lutte Ouvrière (LO) se distingue par une composition plus diversifiée : un cadre, deux professions intermédiaires, un employé et
un étudiant.

Figure 4 : Proportion de chaque PCS pour 6 listes à Poitiers pour le top 5 en comparaison avec les statistiques Pictaviennes. Source INSEE et sites internet des listes candidates

Cette hiérarchie montre que, même lorsque les listes se revendiquent citoyennes, la position sur la liste n’est pas neutre et reflète des choix de priorisation socioprofessionnelle. Les premières places tendent à favoriser les catégories déjà dominantes dans la société, tandis que certaines listes (LO et, dans une moindre mesure, PEC) tentent de mieux représenter les catégories populaires. Encore une fois, Lutte Ouvrière et dans une mesure un peu moindre mais tout de même notable la liste Poitiers en Commun, sont les listes qui donnent dans les premières places des places à des personnes qui occupent des positions moins dominantes dans la société.

Un problème qui reste structurel : la production des élites politiques

Un an après notre premier article, le constat reste valable et reste le même, au-delà des statistiques, un cas emblématique à Poitiers illustre cette situation : celui de la mairesse. Ses seuls emplois connus avant son élection sont : secrétaire de campagne électorale, élue régionale, puis mairesse de Poitiers. Diplômée de Sciences Po, membre d’un parti politique, incarne un parcours typique d’une production des petites élites politiques françaises actuelles.

C’est malheureusement un archétype banal d’un ancien monde politique que les formations et autres listes « citoyennes » n’arrivent pas à abolir. Nous le voyons bien dans cette analyse, même la liste la plus à gauche n’échappe pas à cette logique. Que des listes de droite ou de centre gauche soient déséquilibrées et manifestent une surreprésentation des classes dominantes est assez logique. Qu’une liste qui se revendique de la gauche de rupture n’arrive pas à faire émerger des profils différents est cependant problématique.

Comment expliquer une telle surreprésentation des personnes qui occupent les meilleures positions sociales dans la société. La réponse est assez simple en réalité, pour militer il faut en avoir les moyens (financiers, disponibilité mentale, etc.) pour le dire simplement. Donc, moins les personnes ont des problèmes concrets dans leurs vies, moins les personnes ont des difficultés à reproduire leur condition matérielle d’existence (c’est à dire très simplement se loger et se nourrir dignement) plus elles auront de temps à consacrer à leurs activités de loisir et donc à la politique. Il convient tout de même de remarquer l’effort d’un parti, certes marginalisé, de présenter une liste à l’image de la ville, présentant 50 % d’employé·es, ouvrier·es et étudiant·es.

Les limites de la méthode utilisée

Il faut cependant relativiser un peu les données présentées ici. En effet, nous avons utilisé les 6 grandes PCS de la nomenclature de 2020. Ces dernières sont très larges, où un petit artisan est rangé dans la même grande catégorie qu’un chef d’une grande entreprise (PCS 2). De même, un artiste modeste sera catégorisé dans la même PCS (la 3) qu’un cadre supérieur dans une entreprise privée ou qu’un enseignant du secondaire. Pourtant ce sont ici des situations économiques qui sont assez différentes.

On peut constater néanmoins des similitudes entre les profils d’une même PCS, et un artiste qui vit de son art n’a pas le même rapport au monde qu’un ouvrier sur une chaîne de production bien que les deux soient en situation de précarité. En cela, la catégorisation en PCS reste éclairante. Appartenir à une même PCS ne permet pas d’estimer le niveau de rémunération, mais en général il permet de mesurer la portée symbolique et la position sociale occupée dans la hiérarchie de la domination des positions sociales les unes par rapport aux autres. Il est tout à fait possible pour des personnes des PCS 1, 2 ou 3 de défendre des programmes politiques qui vont profiter au plus grand nombre, mais ce genre de programme sera probablement mieux défendu s’il est porté par des personnes qui ont vécu ces situations de vie. Une personne qui connaît ou a connu le mal logement sera probablement une bien meilleure responsable d’EKIDOM qu’une personne qui est propriétaire de son logement principal et qui a des logements en location.

Le présent article ne vise pas à renvoyer dos à dos toutes les listes qui se présentent à l’élection municipale à Poitiers. Il vise à décrypter les compositions sociologiques des listes candidates et démontrer l’incapacité ou la volonté des listes à être représentative de la population de la ville qu’elles prétendent administrer. Vous trouverez dans le présent numéro et sur notre site internet www.le30.info plus d’informations concernant ces élections municipales pour vous aider à choisir la liste qui vous correspondra le mieux.

A.R.

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