À Poitiers, « on déloge » les pauvres des zones économiques.

Désormais à Poitiers, des brigades de policiers municipaux et nationaux se retrouvent unis sous la même banière, celle de la lutte face à la mendicité. Depuis l’élection d’Anthony Brottier, la ville communique régulièrement sur la présence des forces de l’ordre dans nos rues. Entre la CRS 82 qui vient montrer ses dents face à la drogue et les policiers locaux, nous aurons compris que la priorité politique sécuritaire du moment est sur tous les fronts.

« La consigne, c’est de les déloger »

C’est dans un article de la Nouvelle République que nous découvrons la quête des patrouilles de police ; trouver « les marginaux ». Derrière l’article, nous découvrons les objectifs des fonctionnaires, qui sont missionnés depuis le 16 juillet 2026. Ce sont des binômes, composés de la Police Nationale et Police Municipale, qui sillonnent désormais Poitiers. Leur objectif serait de « renforcer la sécurité et la tranquilité du quotidien« . Une tranquilité biaisée, sur le terrain la cible est clairement identifiée. L’un des policiers l’assume pleinement : « La consigne qu’on a en ce moment, c’est de les déloger« . Car la consigne est organisée politiquement. Elle provient directement de la mairie et de la préfecture. Que ce soit à la place Charles de Gaulle, au Parking Carnot ou sous les arches rue Paul-Guillon, à la sortie du passage des Cordeliers, les sans abris et les personnes en mendicité sont désormais priés de plier bagage. Aux contrôles s’ajoutent une verbalisation pour consommation d’alcool sur la voie publique, interdite depuis 2016 par la mairie Clayes dans les rues de la ville. Les policiers le reconnaissent, ils « déplacent le problème […]Dans cinq minutes, ils vont aller chercher des canettes au Monoprix et se poser plus loin« .

Rassurer les acteurs économiques

La mairie souhaite déplacer le problème. Elle ne souhaite pas régler les problèmes de pauvreté ou de sans abrisme à Poitiers, mais bel et bien laisser les commerces et les zones d’activités prospérer et s’enrichir sans que les pauvres ne soient en nuisances. La preuve en est avec les zones choisie. Que ce soit Carnot, la Mairie ou la Place Charles de Gaulle, ce sont des zones touristiques et économiques importantes pour la ville, ou habitent des classes aisées de la population. Nous en prenons pour témoin le prix du m² dans l’hyper-centre au niveau du plateau, avec une moyenne de 2 800 euros du m². En comparaison, la zone de Poitiers Ouest (le Porteau, les Rocs, Montmidi) vaut aux alentours de 1 893 euros du m². Désormais, il est interdit de stationner sans but et sans argent dans le centre-ville de Poitiers. Du côté de la majorité municipale, on met en avant les intérêts économiques. Pierre-Marie Moreau, conseiller municipal délégué au Tourisme, assure avoir reçu « plusieurs retours de commerçants, qui sont très contents. Ils ont besoin d’être rassurés. » Ces nuisances imputées à certains « marginaux » avaient été évoquées en assemblée générale de l’association commerçante Poitiers le Centre, en présence du maire Anthony Brottier. Cette association avait d’ailleurs appelée à voter pour la liste du maire lors des dernières élection, créant discorde et démission dans son bureau interne, faute de débat sur la question. Pour la ville et la préfecture, les patrouilles conjointes sont présentées comme un « partenariat » destiné à améliorer le « sentiment de sécurité » grâce à la visibilité répressive des agents de l’État et de la municipalité.

« Cachez cette misère que je ne saurais voir »

Du côté de l’opposition, le ton est beaucoup plus critique. Le 6 août, les groupes Poitiers Collectif et Poitiers en Commun publient un communiqué sans équivoque. Chez Poitiers Collectif, les élu.es dénoncent une volonté d' »harceler et invisibiliser » les personnes précaires, au lieu de traiter les causes de la grande précarité. « Déplacer la misère ne constitue pas une politique sociale« , écrivent-ils, jugeant cette posture comme « inefficace et stigmatisante« . Pour Poitiers en Commun, « la répression des sans-abris est inhumaine et inefficace« , affirme leur communiqué. Les élu.es rappellent que « la mendicité n’est pas un délit« .

En dehors de prendre pour cible les sans abris, cette politique répressive à aussi d’autres objectifs reposant sur le jugement des fonctionnaires de police. Le but final est de sortir du centre ville aussi bien les personnes qui mendient, qu’un groupe qui souhaiterait se retrouver et simplement stagner. À La Rochelle, le maire a fait passer en juin 2026 un arrété municipal interdisant les sdf de stationner dans le centre. La mise en place de cette interdiction a rendu public la politique répressive. Alors il est parfois plus simple de le faire par la peur de l’uniforme que par des arrétés municipaux, toujours selon le jugement subjectif qui conviendra à l’officier constatant « l’infraction« . L’objectif des patrouilles communes est de normaliser le centre-ville de Poitiers, d’en faire un endroit lisse et beau, une vision du tourisme et du commerce qui ne peut être obstrué par les pauvres qui se retrouvent dans un endroit vivant de la ville. Du côté de l’opposition, les deux groupes appellent à renforcer l’accompagnement social : accueils de jour (Secours Catholique, Croix-Rouge), le Relais Charbonner, qui est un accueil médico-social, mais aussi augmenter les éducateurs de rue du CCAS, tandis que leur budget est réduit par le département ou encore impliquer le CHU et le centre hospitalier Henri Laborit dans une démarche d' »aller vers« .

Poitiers, ville policière

Quelques jours plus tard, un article publié par Ici Poitou le 11 août, montre un autre groupe, cette fois de la maréchaussée, les CRS de l’UPR 82, menant une opération ciblée contre le trafic de drogue place des templiers à Beaulieu. Une patrouille entière pour un bilan pathétique : 4 grammes de cocaïne, qui représentent 240 euros, retrouvés dans un pochon abandonné au sol. Pour le directeur départemental de la police nationale de la Vienne, Franck Perrault, ces descentes, menées environ une fois par semaine depuis le début de Juillet à Poitiers et Chatellerault, « répondent à une demande des habitants » et visent à « réaffirmer leur présence et leur vigilance« . Mise en parallèle, ces deux séquences déssinent une politique de sécurité à deux registres. Tout d’abord au centre-ville, avec une présence quotidienne, orientée vers la « tranquilité » d’apparence, les commerçants et le contrôle des personnes pauvres dans la rue. Mais aussi dans les quartiers, avec des opérations régulières la journée et la nuit avec une Brigade Anti Criminalité (BAC) omniprésente, médiatisée et centrée sur le traffic de drogue, présentées comme « une réponse aux signalements des habitants« . Du côté de la majorité on insiste sur la sécurité, la tranquilité et la réponse aux demandes des commerçants comme des riverains .Du côté des oppositions, on dénonce une politique qui « cache la misère » et stigmatise les plus précaires, sans s’attaquer aux causes de la pauvreté ni renforcer l’accompagnement social. Mais reste une question, que ni les articles, ni les communiqués ne tranchent : quelle est la vie des personnes stagnantes devant les commerces ? leur parcours ? les raisons qui les amènent ici, à ne pouvoir se retrouver autre part et à subir désormais la répression policière constante?

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