
L’élection d’Anthony Brottier à la mairie de Poitiers marque une transition politique de centre-droit pour la ville. Si le nouvel édile met en avant une volonté de proximité et de disponibilité dans l’exercice de ses fonctions municipales, son maintien simultané comme maire-président-conseiller de Poitiers et de la Vienne soulève des interrogations quant à l’exercice démocratique du pouvoir local.
Depuis le 22 juin 2026, le conseil municipal de Poitiers a adopté un nouveau règlement intérieur. Désormais, un abattement sur l’indemnité est mis en place, allant de 30% jusqu’à 50% en fonction du nombre d’absences aux commissions et débats. Le motif ? “Être élu.e, c’est être présent, participer aux débats, travailler, et contribuer pleinement aux décisions qui engagent l’avenir de notre ville”, déclare Anthony Brottier, maire de Poitiers, président de Grand Poitiers & élu départemental. L’idée ne parait pas si mauvaise, bien qu’elle caricature le rôle d’élu à de simples commissions, loin d’un travail de terrain qui reste également fondamental. Paradoxalement, le maire-président de la ville s’absente lui-même de manière récurrente des lieux de débat d’un de ses mandats, celui du conseil départemental.
Anthony Brottier, un élu multicasquette.
Élu départemental depuis 2021 aux côtés d’Aline Fontaine, M. Brottier se trouve aujourd’hui dans une situation de cumul des mandats que le cadre législatif autorise jusqu’au prochain renouvellement électoral, en 2028. Puisque nous parlions du règlement des indemnités, faisons le point sur l’argent public que perçoit M. Brottier. Le cumul de ses fonctions entraîne mécaniquement une accumulation d’indemnités. Depuis 2013, la loi prévoit une mesure encadrée qu’on appelle l’écrêtement. Ainsi, en cas de cumul d’indemnités, le maire ne peut pas toucher l’entièreté de la somme qui lui serait mise à disposition. L’écrêtement plafonne les revenus cumulés des élus afin d’éviter une rémunération excessive au-delà de 8 897 € bruts par mois. Contacté par rapport à ce cumul, M. Brottier nous a “[précisé] par ailleurs qu’[il] ne perçoi[t] plus l’équivalent de l’indemnité de conseiller départemental”. En effet, il ne peut mécaniquement pas, comme maire-président-conseiller, toucher l’entièreté des indemnités, ayant atteint le plafond. Rappelons que la fonction de Maire rapporte 3 232 €, celle de président de Grand Poitiers rapporterait aux alentours de 5 000 € bruts par mois et, enfin, celle de conseiller départemental la somme d’environ 1 945 € bruts.
Le centre du débat : le cumul.
Lors du conseil municipal du 27 avril, des voix au sein de l’opposition, notamment celle de Nina Cauvin, élue à Poitiers Collectif, ont souligné une contradiction entre la charge de travail induite par de tels mandats et la réalité d’une présence sur le terrain dans le cadre des mandats.
« Nous nous refusons à verser dans la démagogie et dans le populisme, être correctement indemnisé nous semble nécessaire et sain afin de prétendre à un mandat électif. […] Vous allez me dire, et vous aurez raison, que ces mandats sont contraignants en temps, en stress, dans ce cas-là pourquoi les cumuler ? »
Revenons dans un premier temps sur l’affirmation de l’élue d’opposition, car le cumul des mandats est bel et bien à la fois une question financière, mais aussi une question de pouvoir. Voilà pourquoi la question du revenu des élu·es n’est pas “démagogique” ou “populiste”, mais relève d’un réel problème de supériorité sociale des élu·es, issus de milieux aisés et n’ayant aucune attache avec les problèmes concrets et économiques de la population qu’ils administrent. Par exemple, M. Brottier touche plus que 98% des salariés français1. Sur le territoire pictavien, le revenu médian est de 22 350 euros bruts par an.2 M. Brottier serait quant à lui, selon nos estimations, aux alentours de 90 000 euros bruts par an, uniquement par ses différentes indemnités3, estimation qui ne compte pas les ajouts de capitaux privés. En 2024, il avait déjà déclaré toucher aux alentours de 33 000 euros bruts par an4. C’est ainsi, par exemple, qu’Anthony Brottier peut se permettre de faire voter à Grand Poitiers une augmentation de la taxe foncière, passant à 11%, puisque celui-ci perçoit plus que la majorité des citoyen.nes de la ville et de la communauté de communes.
Un emploi du temps bien chargé.
Au-delà de la question financière, c’est le modèle même de la représentation qui est questionné. Florence Paillat, élue municipale d’opposition pour Poitiers en Commun, a rappelé que le cumul des mandats, bien que conforme à la loi, favorise une concentration du pouvoir entre les mains d’un seul individu. Cette situation est perçue par certains comme une fragilisation de l’équilibre démocratique, limitant la pluralité des voix dans les instances décisionnelles.
Face à cette remarque, le maire a décidé d’argumenter, sous couvert de camaraderie avec sa co-listière, qu’“une démission entraînerait de nouvelles élections”. Nous y reviendrons dans quelques instants. La question soulève un débat sur la légitimité des élus à maintenir des mandats multiples sur le long terme (ici jusqu’en 2028 pour le conseil départemental au lieu de 2027 au vu du calendrier électoral)5. Dans une période où les attentes citoyennes en matière de renouvellement et de disponibilité sont fortes, la gestion de ce maintien interroge la capacité du maire actuel à préserver un lien concret avec la population et son implication réelle dans le cadre de ses différents mandats. Florence Paillat ajoute dans sa prise de parole au conseil municipal l’inquiétude face à des conflits d’intérêts entre le Département et la ville de Poitiers :
“Bien que légal, le cumul des mandats concentre beaucoup de pouvoir entre les mains d’une seule personne [et] affaiblit la représentation équitable des territoires en vous rendant juge et parti”
En effet, de nombreuses mesures sont prises en concertation, et parfois en total désaccord, entre le Département, la Communauté de Communes et la Ville. La concentration des pouvoirs amène nécessairement des conflits ingérables et inégalitaires face aux besoins des citoyen.nes. Nous avons questionné Anthony Brottier sur la question du cumul et de son maintien en poste. Celui-ci nous a répondu, en substance, la même chose qu’à Florence Paillat, toujours sous couvert de camaraderie.
“[…] Ce n’est pas la binôme qui siégerait, mais bien une élection partielle entraînant par ailleurs ma binôme dans cette élection.”
L’évolution de la loi.
Il est important de resituer le cadre législatif. En France, les élections sont régies par le code électoral, que vous pouvez retrouver en ligne sur le site Legifrance. Nous constatons que PERSONNE n’a vérifié les déclarations d’Anthony Brottier. Nous l’avons fait pour vous.
Si Anthony Brottier démissionne, ya-t-il bel et bien une élection partielle ? Il faut savoir que le code électoral relatif aux élections départementales a subi des modifications sous le quinquennat Hollande. C’est en 2013 que le dispositif des élections a changé, avec l’obligation d’un binôme paritaire pour chaque canton6. Vient alors une question : que se passe-t-il en cas de vacance d’un.e conseiller.e ? À l’époque, c’est la vacance du poste qui était en vigueur en cas d’indisponibilité de la suppléante ou du suppléant après “démission, décès ou inéligibilité”. C’est-à-dire que le siège restait vide sur la durée du mandat en cours. Mais la vie est faite d’aléas, que se passerait-il si les sièges vacants commençaient à s’accumuler dans les Conseils ? Pouvons-nous siéger à 12 au lieu de 30 ?
Ainsi, la France va se doter d’un nouveau code électoral. Le cas des élus départementaux est détaillé dans le « Livre I du Code Électoral », sous le titre “Dispositions spéciales à l’élection des Conseillers Départementaux (Articles L191 à L224)”. Sous ce titre apparait un chapitre qui nous donne toutes les indications, “Remplacements des conseillers départementaux” (Article L221). Cet article régit la manière dont les démissions, élections partielles, sièges vacants et remplacements doivent avoir lieu. Deux cas de figures apparaissent pour une élection partielle. D’après l’Alinéa I, si une “démission d’office” intervient, c’est-à-dire qu’elle est statuée par la Commission des comptes de campagne et des financements politiques, alors:
“Il est procédé à une élection partielle[…], dans le délai de trois mois à compter de cette déclaration ou de cette annulation.”
Heureusement pour Anthony Brottier, ce cas de figure n’entre pas en vigueur pour lui. Il n’a pas été relevé de “fraude” ou de “manquement particuli[èrement] grav[e] aux règles de financement des campagnes électorales”. Ainsi, une élection partielle n’entre pas dans ce cadre. Poursuivons la lecture:
“II. – Le conseiller départemental dont le siège devient vacant pour toute autre cause que celles mentionnées au I est remplacé par la personne élue en même temps que lui à cet effet.”
C’est à dire, qu’en cas de démission, c’est le suppléant ou la suppléante qui entre en fonction. Alors, pourquoi Anthony Brottier ne laisse-t-il pas le suppléant prendre son poste ? Il nous répond : “Mon suppléant vivant désormais à l’étranger [il est] lui-même dans l’impossibilité de siéger”. Les aléas de la vie. Heureusement, l’Etat pense à beaucoup de chose. Et l’Alinéa III clôt le débat.
“ III. – Si le remplacement d’un conseiller n’est plus possible dans les conditions prévues au II du présent article, il est procédé à une élection partielle au scrutin uninominal majoritaire dans le délai de trois mois suivant la vacance.”
Nous vous invitons à faire, comme dans chaque texte de loi, attention aux mots. L’élection départementale est une élection binominale, élue à deux. Ici, l’élection partielle serait « uninominal », c’est-à-dire avec un seul nom. Parce que les élu.es sont indépendant.es les un.es des autres, pour quelle raison le binôme serait-il dans l’obligation de démissionner si son ou sa colistière ne peut plus siéger ?
Ainsi, nous pourrions avoir une élection pour un seul siège vacant. Alors, nous pouvons l’affirmer : la déclaration d’Anthony Brottier est trompeuse. Nous lui avons fait remarquer en le contactant. Notre message est resté sans réponse à la date de publication de cet article, bien que le maire ait « vu » notre message. Malgré tout, la question est légitime, car la démocratie représentative est importante. Alors que nous sommes dans un département orienté politiquement à Droite, il semblerait que la non-démission d’Anthony Brottier bloque démocratiquement la décision des citoyen.nes du canton. Nous nous questionnons également sur son absence des lieux décisionnaires au Département. Celui-ci nous déclare :
“Mon mandat de conseiller départemental est parfaitement honoré, que ce soit sur les commissions permanentes ou les autres commissions. J’ignore du coup de quelle absence de participation aux débats vous évoquez. »
Pour être le plus précis, nous parlions de la Commission Permanente du 2 juillet 2026, de la réunion du Conseil Départemental du 12 Juin et du 3 avril.


Pour que vous compreniez, voici le fonctionnement du conseil départemental et des comissions.
Le Conseil Départemental c’est quoi ?
Le conseil départemental est élu au suffrage universel et dirige politiquement le Département, que ce soit sur les aides sociales (RSA, ASE, MDPH) ou encore de voirie, mais aussi sur les questions culturelles et le développement local, sans oublier le financement des SDIS-sapeurs-pompiers. Par exemple, quand les pompiers demandent 13 nouveaux recrutements alors que 200 hectares ont brulé dans le département dès le mois de juin, c’est le département qui “gèle”, “faute de financement” les recrutements. Par contre, quand la grille de la préfecture a besoin de rénovation, c’est le département qui participe au financement à hauteur de 102 000 euros alloués.
La procédure de décision fonctionne ainsi : les commissions sectorielles interviennent en premier et visent à établir un diagnostic et un avis politique. Leur rôle est de préparer, d’étudier et d’éclairer le vote de l’assemblée départementale. Sur le site du département7, vous pouvez découvrir les commissions dans lesquelles siègent vos élu.es. Par exemple, Anthony Brottier siège dans les Comissions “Amènagement du Territoire”; “Personnes agées, Personnes Handicapées”; “Jeunesse, Sport et Citoyenneté” en plus des commissions dans lesquelles siègent tous les conseiller.ères, c’est-à-dire “Ressources Humaines et Moyens Généraux”, “Financements Union Européenne, Etat, Région et Grands Projets” ou encore dans la “ Commission des Finances.”. Une fois que les commissions sectorielles ont émis leur rapport, celui-ci est voté en conseil permanent ou en réunion du conseil départemental.8 Le conseil permanent va traiter des affaires courantes, il n’est pas public. Alors, à notre question sur son absence, M. Brottier nous répond:
“Pour votre information, les élus du conseil départemental sont répartis dans des commissions différentes, et ma binôme ne siège donc pas dans les mêmes commissions que moi. Par ailleurs, il n’y a aucun vote en commission et donc aucun pouvoir possible”
Ici, Anthony Brottier semble nous parler des commissions sectorielles. Vous l’aurez compris, les commissions sectorielles émettent un rapport, qui est lu en commission permanente ou en conseil départemental, puis voté. Les commissions sectorielles sont la base politique des décisions, où l’on émet l’expertise qui amène à la décision finale. Aucun vote n’y est procédé, en effet, mais il en ressort une première orientation politique.
En dehors de cela, nous avons constaté que le Maire-Président-Conseiller n’a siégé que lors de la commission permanente du 11 mai 2026. Il était absent à celle du 2 juillet et n’y a pas donner de procuration. De même pour la réunion du conseil départemental du 3 avril 2026, où celui-ci était absent sans procuration. Mais encore celle du 12 juin 2026, toujours sans procuration.9
Alors, démissionnera ou pas ?
Après les réponses d’Anthony Brottier à notre rédaction, nous avons voulu approfondir, lui demander pour quelle raison il ne souhaitait pas démissionner. Surtout si celle-ci n’implique pas sa colistière, et s’il ne peut siéger, alors même que celui-ci prône “une participation active” aux débats. La prochaine élection départementale aura lieu en 2028 au lieu de 2027, pour éviter de faire doublon avec les présidentielles. Le maire a indiqué “ne pas se représenter”. À la bonne heure. Mais que devient le siège qui n’est pas ou peu occupé ? Ne serait-il pas bon de laisser ce qui ne peut pas être fait, de déléguer? Car nous ne remettons pas en question les justificatifs d’absence au Département, les commissions ayant lieu simultanément avec d’autres à la mairie ou à Grand Poitiers. Mais alors pourquoi rester si on ne peut pas “être présent, participer aux débats, travailler”, (Sic) comme nous l’a si bien annoncé M. Brottier ? Pourquoi ne pas laisser la parole aux votants pour élire un.e élu.e qui saurait se montrer pleinement disponible pour son mandat ? À ce jour, nous n’avons pas eu de réponse de sa part.
- Selon l’Observatoire des Inégalités ↩︎
- Chiffre de 2023 selon l’INSEE ↩︎
- Chiffre relevant d’une estimation, ↩︎
- Déclaration comme conseiller municipal et conseiller départemental sur Data.Grandpoitiers.fr ↩︎
- Élection sénatoriale en septembre 2026, présidentielle en mai 2027, conseil départemental en mars 2028. ↩︎
- Les départements sont divisés en canton, dans la Vienne se sont 19 cantons qui sont ainsi soumis à des sièges en binôme. ↩︎
- https://www.lavienne86.fr/le-departement/institution-departementale/les-commissions ↩︎
- Le Conseil permanent siège une fois tous les deux mois, le Conseil départemental une fois par trimestre ↩︎
- Délibération du Conseil Départemental du 3 avril 2026, ref. 2026-CD-0059, ou encore celui du 12 juin 2026, ref. 2026-CD-0095. Chaque délibération traite d’un sujet. Sur les trentaines de délibérations, jamais Anthony Brottier ne fut présent et ne donna procuration. ↩︎
