Manifestation du 17 octobre : la communication de la préfecture remise en question

Photo de la manifestation à Poitiers sur la place de la mairie. Crédits : @Valouxe sur Tiktok

Le 17 octobre 2026, à Poitiers comme ailleurs en France, une mobilisation d’ampleur réunissait lycéen.nes, étudiant.es, travailleur.euses et personnes sans emploi. Dans la rue, les revendications portaient sur une meilleure répartition des richesses, de meilleures conditions d’études, de travail et de vie. Pourtant, dans l’après-midi, les premiers tirs de gaz lacrymogène vont faire basculer la manifestation.

Des cortèges aux premiers gazages

À 14 heures, un cortège s’élançait de Poitiers Sud, tandis qu’à la Porte de Paris, au pied de la vieille tour, près d’un millier de personnes prenaient également la direction de la préfecture. Les deux cortèges n’avaient pas encore fait leur jonction lorsque les manifestants de Porte de Paris arrivèrent devant la préfecture. Sur les vidéos dont nous disposons, comme dans le récit d’un bénévole de PoitouPresse présent sur place, les échanges avec la police sont alors calmes. Un responsable du dispositif dialogue avec les manifestant.es. Sur des séquences vidéos dont nous disposons, nous ne distinguons pas de tension mettant directement en danger les personnes présentes ou les forces de l’ordre.

Pourtant, vers 16 h 15, des gaz lacrymogènes sont dispersés sur une foule qui se tient entre la mairie et la préfecture, au son de la musique, alors même que le cortège de Poitiers Sud venait de rejoindre la rue Vcitor Hugo. La mobilisation rassemble alors plusieurs milliers de personnes. Place de la mairie, dans les rues adjacentes, devant les Cordeliers, les tirs et les opérations de dispersion se poursuivent au fil de l’après-midi. Plusieurs personnes nous décrivent des difficultés à quitter les lieux, parfois contraintes de se réfugier dans des commerces.

L’une d’elles témoigne :

« Nous avons reçu des tirs de lacrymogène juste à côté de nous, on était à l’abribus. Il n’y a eu aucune sommation, aucun danger ou provocation de la part des manifestants. Ils ont enchaîné les tirs malgré la dispersion. En plus, on n’était pas devant, ils ont tiré dans la foule à l’aveugle. Autour de nous, il y avait des enfants, des personnes âgées et des personnes en situation de handicap.On s’est retrouvés coincés dans le Quick parce qu’on n’avait pas d’autre issue. »

Des images consultées par notre rédaction montrent que des sommations ont bien été effectuées. Ce témoignage pose la question de leur audibilité pour les personnes présentes, dans le bruit de la manifestation. Sur plusieurs séquences que nous avons visionnées, et que nous diffuserons prochainement, des tirs atteignent la place de la mairie alors que les personnes visibles sont calmes et restent sur place.

Une autre personne raconte :

« Nous avons dû reculer jusqu’à la place de la mairie, où une fanfare jouait. Là encore, ce que j’ai vu m’a profondément marquée. J’ai vu des enfants pris dans les gaz, ce qui était particulièrement choquant. J’ai également vu un homme être porté puis installé près de l’entrée d’une banque. Il semblait avoir été touché à la cuisse par un projectile ou un objet dont je n’ai pas pu identifier la nature. Il avait une marque importante à cet endroit. Je crois qu’il a ensuite été pris en charge par des personnes qui portaient assistance aux blessés, mais je ne peux pas l’affirmer avec certitude. En tout cas, il n’était pas seul et des personnes étaient là pour l’aider. La solidarité et la bienveillance des personnes présentes étaient belles. »

Des tirs qui interrogent

D’autres témoignages nous sont parvenus, accompagnés pour certains d’images, faisant état de tirs de grenades lacrymogènes, mais aussi de l’utilisation de grenades identifiées par les personnes présentes comme des GM2L ou des GENL, dites de désencerclement.

Les vidéos consultées par PoitouPresse, que nous diffuserons prochainement, soulèvent des questions sur la proportionnalité de certaines interventions. Sur plusieurs séquences, nous ne distinguons pas de geste hostile de la part des personnes situées dans la zone atteinte avant les tirs. Des manifestant.es décrivent également des tirs qui se poursuivent alors qu’ils cherchent à s’éloigner.

La présence de personnes commettant des violences, lorsqu’elle est établie, ne suffit pas à expliquer les conditions de chaque intervention. C’est bien le déroulement précis des faits qui doit être éclairci : ce qui précède les tirs, les personnes visées et les possibilités laissées aux autres de quitter les lieux.

Des tirs de LBD nous ont aussi été rapportés. Sur ce point, la communication de la préfecture de la Vienne est troublante.

Grenade GENL, retrouvé place de la mairie (photo anonyme)

Ici, nous pouvons vois des agents de la BAC, remonter vers la mairie, et gazer alors même que la foule est calme sur la place :

Source: Tiktok

Des tirs de LBD d’abord démentis, puis reconnus

Dans un premier communiqué, la préfecture défend l’action des forces de l’ordre :

« Le préfet de la Vienne rappelle que la mission des forces de l’ordre est le maintien de la sécurité publique, dans le respect du droit. Il apporte tout son soutien aux agents de la Police Nationale blessés dans l’exercice de leur devoir. Le préfet de la Vienne salue le sang-froid et le professionnalisme des forces de l’ordre, policiers et gendarmes qui, une nouvelle fois, accomplissent avec efficacité, dévouement et proportionnalité leur mission de maintien de l’ordre et de protection des personnes et des biens.»

Dans cette même communication, elle dément l’usage de LBD :

« Il a été noté dans la presse, la notion de “tirs de LBD”. Le préfet de la Vienne dément cette assertion. »

La préfecture reconnaîtra dans un communiqué correctif quelques heures plus tard huit tirs :

« Il a été procédé à 8 tirs de LBD par les forces de l’ordre, envers des éléments perturbateurs, particulièrement virulents, dans le strict respect des règles d’utilisation de cet équipement. »

Entre le démenti initial et la reconnaissance de ces huit tirs, une explication manque. Sur quels éléments reposait la première communication ? Dans quelles circonstances ces tirs ont-ils été effectués ? Et comment leur conformité aux règles d’utilisation a-t-elle été évaluée ? D’autant que le démenti est intervenu après qu’une campagne sur les réseaux sociaux ait été mise en place pour visibiliser les tirs de LBD à Poitiers.

Story Instagram du compte @univpoitiersenlutte, regroupant près de 3 500 abonnés

Les images que nous avons consultées montrent des tirs en direction de groupes de personnes. Elles ne permettent pas toujours d’identifier précisément la personne visée ni ce qui a précédé chaque tir. C’est justement sur ces circonstances que des réponses sont attendues.

Des blessés et des questions sans réponse

Derrière les communiqués, il y a les personnes blessées.

Un jeune homme de 23 ans rapporte avoir été frappé à la tête par un projectile alors qu’il rentrait chez un ami, avant de perdre connaissance et d’être transporté à l’hôpital. Selon les éléments médicaux qui nous ont été transmis, il présente « une fracture comminutive déplacée de la paroi antérieure du sinus maxillaire droit ainsi qu’une fracture non déplacée du plancher de l’orbite droite. Une atteinte nerveuse » est également rapportée. D’après les informations dont nous disposons, la récupération pourrait prendre près d’un an. Cinq jours d’ITT lui ont été prescrits.

La nature du projectile reste à confirmer. L’hypothèse d’une grenade de désencerclement (GENL) est évoquée, mais les éléments dont nous disposons ne permettent pas, à ce stade, de l’établir avec certitude.

Une autre personne rapporte avoir reçu une munition lacrymogène au niveau du visage et du cou, occasionnant des brûlures superficielles. Une autre décrit une blessure à la jambe qu’elle attribue à une grenade de désencerclement. Combien d’autres personnes ont été blessées ou durablement marquées par cette journée sans que leur témoignage nous soit parvenu ? Nous ne sommes pas en mesure de l’estimer.

Depuis le début de la mobilisation, notre rédaction documente à Poitiers des interventions policières dont les conditions nous interrogent, notamment celles de la BAC. Des lycéen.nes regroupé.es pour scander des slogans, des personnes en train de manger ou simplement présentes place de la mairie rapportent avoir été gazé.es. Dans plusieurs des situations recueillies, les témoins décrivent un moment calme, parfois alors qu’un dialogue avec la police était encore en cours.

Ces récits et ces images appellent des explications précises. À quel moment l’ordre de dispersion a-t-il été donné, et pour quels motifs ? Quelles consignes encadraient l’emploi des différentes armes ? Comment les risques pour les personnes présentes, dont les enfants, ont-ils été évalués ? Quel contrôle a été exercé sur les interventions zélés de la BAC ?

Notre rédaction a sollicité la préfecture sur la manière dont elle évalue la proportionnalité de l’usage de la force. Au moment de la publication, nous n’avions reçu aucune réponse.

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